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L'Afrique du Sud, pour l'Histoire
Posté le 09 juin 2010 à 16:20:01 par sy_bouba

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Un siècle de conflits et de racisme, un mois de fête sportive : au-delà des symboles célébrés en 2010, retour sur une nation qui reste à construire.

Pour célébrer sa chance d'héberger la première Coupe du monde de football sur le continent noir, l'Afrique du Sud est décidée à convoquer l'histoire. " Historique ", l'organisation de la compétition en Afrique. " Historique ", le déferlement de joie dans le pays organisateur.



" L'enthousiasme et l'excitation qui ont envahi la nation tout entière ces dernières semaines n'avaient pas été vues depuis que le président Nelson Mandela a été libéré de prison - en 1990 - ", a estimé le président sud-africain, Jacob Zuma, dimanche 6 juin, en concluant qu'il assistait à " des choses encore jamais vues " dans le pays.


Pendant les années de lutte contre l'apartheid, le football est resté un sport à forte connotation raciale et politique, fruit de la culture des townships. Pour un pays coincé dans une marginalisation croissante, l'accès aux compétitions internationales était hors de question.


Depuis la transition démocratique, on a vu des supporteurs blancs entrer dans les stades de football, mais le mouvement était encore timide il y a quelques semaines, avant que la fièvre du Mondial n'emporte les réticences symboliques. En faisant claquer dans l'euphorie le drapeau de leur pays sans distinction de couleur, de classe ou de région, les Sud-Africains se livrent à une activité qui ne va pas de soi.


Faire jouer la Coupe du monde sur le continent noir était le rêve de Thabo Mbeki. Le successeur de Nelson Mandela voyait dans l'événement un pilier de plus pour la " renaissance africaine ", dont il pensait faire son oeuvre. Entre-temps, Thabo Mbeki a été renversé par les partisans de Jacob Zuma au sein de son parti, le Congrès national africain (ANC), puis contraint de quitter la présidence.


Voilà l'Afrique du Sud revenue à des ambitions moins continentales, ayant fort à faire avec ses propres interrogations. Car la fierté nationale est une invention récente. Sous le régime d'apartheid, enterré avec les premières élections multiraciales de 1994, la grande majorité des Noirs n'étaient même pas reconnus comme Sud-Africains, mais supposés être les citoyens des " bantoustans " satellites du pays.


Depuis la fin de l'apartheid, les communautés sud-africaines ont appris à vivre côte à côte, mais le mythe fondateur de l'après-1994, la " nation arc-en-ciel ", a fait son temps. Le " miracle " sud-africain, l'autre grand mythe inventé pour sortir en paix de l'apartheid, se révèle un enfer pour les pauvres et les exclus, dont le nombre augmente.


S'il s'agit de jongler avec les mythes, rien d'étonnant à ce que la célébration du Mondial joue sur une mémoire sélective. A quelques jours du coup d'envoi, le 31 mai, le centenaire de la création du pays a été soigneusement passé sous silence. Il n'est pas fréquent qu'un pays élude un tel anniversaire.


Pour William Gumede, journaliste et politologue, auteur d'un livre de référence sur la crise politique du parti au pouvoir (Thabo Mbeki and the Battle for the Soul of ANC, Zebra, 2005) : " C'est la preuve que notre pays ne fait pas face à son histoire. L'idée idyllique de la "nouvelle Afrique du Sud" parasite tout, et empêche de regarder en face les aspects dérangeants. "

1652-1910 La loi des colons Dérangeant, le pays qui est créé le 31 mai 1910 l'était assurément. Ce n'est alors qu'un dominion britannique, né d'un trait de plume en réunissant des colonies anglaises et des républiques indépendantes peuplées d'Afrikaners, qu'on appelle alors Boers (fermiers), descendants de colons européens avec un fort héritage néerlandais. Entre ces bastions blancs, les derniers ensembles politiques noirs (royaumes, chefferies...) sont absorbés sans pouvoir donner leur avis.


Les Boers et les Britanniques sortent à peine d'une guerre terrible, achevée en 1902 par la défaite des premiers. La paix signée à Vereeniging, au sud de Johannesburg, met un terme à trois ans de ravages des républiques boers. La politique de terre brûlée menée par le contingent britannique (450 000 hommes au total, contre 88 000 côté afrikaner) a été d'une terrible efficacité. Pour " assécher l'étang " dans lequel se meuvent les insaisissables commandos boers, le contingent britannique brûle 30 000 fermes, place femmes et enfants en camps de concentration. En raison de la maladie et des privations, on comptera 28 000 morts parmi les internés.


Une guerre entre Blancs ? Un tel récit est, déjà, sélectif. Une mythologie de l'antagonisme entre Boers et Britanniques, les deux plus grandes composantes de la communauté blanche du pays, est née. Elle est toujours vivace aujourd'hui. Mais qui parle des autres victimes ? Qui raconte le sort des quelque 100 000 internés noirs, ou de ceux tombés dans la guerre qu'ils ont faite, quand ils en avaient le choix, côté anglais, convaincus qu'il leur fallait combattre les Afrikaners, qui n'ont abandonné l'esclavage qu'à regret quelques décennies plus tôt, en 1833 ?


Les populations africaines déchanteront en 1910. Tout au bout de l'Afrique australe, une nation se constitue pour mieux les écraser. On est loin de l'implantation dans la région du Cap, à partir de 1652, de quelques aventuriers mandatés par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) pour créer un poste de ravitaillement sur la route des Indes. On a trouvé des diamants à Kimberley en 1867. Dans la fièvre de l'exploitation se sont faits des fortunes et des hommes qui vont peser sur le cours de l'histoire dans la région, comme Cecil Rhodes, le champion de l'impérialisme britannique.

Quelques années plus tard, en 1886, des gisements d'or sont découverts dans le Transvaal. La ruée vers le métal précieux va donner naissance à une ville, Johannesburg, et accélérer la mise en place d'une économie inédite en Afrique. Ben Davies, économiste du cabinet Deloitte, rappelle que les compagnies minières, très influentes, réclament alors la création de l'Union sud-africaine : " Les multiples taxes et les règlements divers augmentaient le coût de l'exportation de l'or. Du point de vue des compagnies, il fallait que ça cesse. "


Parallèlement, à Londres, on médite la formule du haut-commissaire britannique sur place, Sir Alfred Milner, qui remarque que l'Afrique du Sud est le " maillon faible de la chaîne de l'Empire ". La seconde guerre anglo-boer viendra conclure la domination britannique et préparer la création en 1910 d'un pays où vont donc prévaloir la domination blanche et les profits du secteur minier.


1910-1948 Le partage injuste En 1910, le pays compte 4 millions d'Africains, 500 000 coloured (métis), 15 000 Indiens et 1,275 million de Blancs. Des mesures préférentielles sont prises pour protéger ces derniers. En 1911, un mineur blanc gagne 11,7 fois le salaire d'un mineur noir. Cette même année, on impose un laissez-passer à tous les " non-Blancs " (Africains, coloured, Indiens, Chinois...) pour se rendre dans les quartiers blancs, à condition que ce soit pour y travailler.


Il faut des bras pour les mines et les fermes. On va vider les campagnes de leurs hommes. Ce sera le ferment de bouleversements sociaux dont les traces se voient encore. Comment y parvenir ? Des taxes sont instaurées pour contraindre les Noirs à accepter des emplois salariés. En 1913, une autre loi formalise la mainmise des terres par les Blancs, tandis que leurs occupants noirs sont cantonnés dans des réserves surpeuplées qui ne représentent alors que 7 % de la superficie de l'Afrique du Sud.


Voilà les bases jetées en 1910 par la création de l'Union sud-africaine. Deux ans plus tard, des responsables religieux et des notables noirs créent un parti qui deviendra bientôt le Congrès national africain (ANC), qui adopte en 1955 une Charte de la liberté proclamant la nature non raciale du pays. Le chemin pour y parvenir sera encore long...


Pendant que les Afrikaners cultivent leur " paranoïa historique " à l'égard des anglophones, les questions sociales prennent de l'ampleur, et pèsent sur la question raciale. Lorsque que les Noirs s'organisent pour exiger des augmentations, on fera venir 60 000 travailleurs de Chine pour diminuer encore le niveau des salaires.


En 1931, la Commission Carnegie établit que sur 1,8 million de Blancs en Afrique du Sud, 300 000 sont considérés comme " très pauvres ", rappelle l'historien David Welsh dans son ouvrage de référence The Rise and Fall of Apartheid (Jonathan Ball, 2009). L'accès aux emplois, dès cette époque, devient une obsession dans les milieux blancs qui se sentent menacés par les Noirs, créant la swart gevaar (peur des Noirs) qui sera manipulée par les nationalistes afrikaners.


1948-1994 L'ordre raciste En 1948, quarante-six ans après la signature de la paix de Vereeniging, les Afrikaners prennent le pouvoir lors des élections et instaurent ce que l'historien François-Xavier Fauvelle-Aymar, dans son Histoire de l'Afrique du Sud (Seuil, 2006), nomme la " chromatocratie totalitaire ". La ségrégation se transforme en apartheid (développement séparé), touchant à tous les aspects de la vie. Les années de lutte de l'ANC et d'organisations alliées, les sanctions économiques, le contexte historique mondial, mais aussi le talent des négociateurs sud-africains, tout cela va se combiner pour faire tomber finalement le régime d'apartheid. Le " compromis historique " consiste alors, pour le pouvoir blanc, à confier les responsabilités politiques à l'ANC, tout en conservant le contrôle de l'économie.


1994-2010 Espoirs et fractures Survient 1994 et les premières élections multiraciales, qui portent Nelson Mandela au pouvoir. Le bain de sang redouté n'a pas eu lieu. Mais y a-t-il eu rupture avec la période précédente ? William Gumede, comme de nombreux analystes, en doute : " En regardant l'économie mise en place lors de la création de l'Union sud-africaine, on peut voir plus de continuité que de ruptures avec aujourd'hui, en gros, un système capitaliste, des inégalités, une élite prospère, beaucoup d'exclus. "


Le pays a construit 2,3 millions de maisons pour les mal-logés depuis 1994. Mais il en faudrait au moins le triple. Près d'un quart de la population reçoit une aide financière de l'Etat - cas unique en Afrique -, mais 42,9 % des Sud-Africains vivaient avec moins de 2 dollars par jour en 2009. C'est 8 % de plus que l'année précédente.


Dans l'intervalle, le pays a perdu environ 800 000 emplois. Aux 40 % de chômeurs selon l'OCDE s'ajouteront bientôt les 130 000 personnes employées pour les travaux de préparation de la Coupe du monde et dont la mission est terminée.


Combien de temps l'Afrique du Sud peut-elle vivre avec ces contradictions, demeurant le pays du monde où les inégalités entre riches et pauvres sont les plus élevées ? Autour de cette question, des tensions sont apparues au sein de l'ANC, mais aussi entre ce quasi-parti unique et les deux organisations avec lesquelles s'est nouée la triple alliance au pouvoir depuis 1994, le Parti communiste sud-africain (SACP) et la puissante centrale syndicale, la Cosatu.


" Historique ", la Coupe du monde le sera sans doute. Avant que le pays ne reprenne le cours de sa propre histoire, de gré ou de force.




Jean-Philippe Rémy


Le Monde







Note : Source : Le Monde

 
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