La grande cantatrice sérère Yandé Codou Sène est décédée hier, peu avant 13h, à Gandiaye (région de Kaolack) à l’âge de 78 ans des suites d’une maladie. Avec une santé déclinante, elle s’était quelque peu éloignée de la scène. On se souviendra encore longtemps de sa voix chaude, rauque et presque enrouée. Les historiens retiendront également son long compagnonnage avec le président Léopold Sédar Sédar, l’ancien président du Sénégal, dont elle était la fidèle cantatrice. Et cela ne relève point du hasard si la plupart de ses envolées lyriques débutaient par cet air : Léo Kor Jorooh... C’est très jeune, à l’âge de 15 ans, que la native de Somb (région de Fatick) s’essaie à la chanson notamment dans les kassacks ou cérémonies d’initiation pour les circoncis. Elle y accompagnait sa mère, elle aussi cantatrice en son temps. Yandé Codou était très écoutée et très respectée en milieu sérère et au-delà. Evoluant essentiellement dans le registre traditionnel, elle n’en était pas moins ouverte aux influences modernes par l’entremise du chanteur Youssou Ndour.
Sa riche discographie se résume essentiellement autour des productions suivantes : « Gayndé », « O Maad Koumba Ndofen Fa Maak », « Jaam Namanay Sénégal », « Guelowar We », « Cheikh Ndiguel Fall », « Yonaam Fo Seereer Ke (We) », « Saafando Leopold Senghor », « Leopold Koor Joor », « Yaali Fa Wagaan », « Bofiya Tig », « Wagen », « Les Waxul Koor Njoba ». Avec le poids de l’âge, la diva sérère aux célèbres lunettes noires se faisait de plus en plus rare sur les scènes. Les mélomanes devenaient de plus en plus friands de ses prestations où les sonorités traditionnelles occupaient une large place. Et c’est avec beaucoup d’attention qu’un auditoire captivé écoutait l’une de ses rares prestations dans un club de jazz de Dakar.
Sa présence artistique a fini d’inspirer des artistes comme la choriste sénégalaise Julia Sarr, connue pour avoir chanté avec de grands artistes tels que Lokua Kanza. Dans une de ses interviews, elle avouait à propos de l’album « Gaïndé, Voices from the heart of Africa » (Voix du cœur de l’Afrique, un disque réalisé avec Youssou Ndour) qu’elle ne pouvait pas se séparer de ce chef-d’œuvre : « Je peux prêter tous les autres même sans espoir de les retrouver, mais ce disque de Yandé Codou, non ! », disait-elle.
Un talent et un génie à revendre, Yandé Codou Sène en avait sans conteste. La preuve, ses collaborations avec de grands noms de la musique sénégalaise : Youssou Ndour, Wasis Diop, Musa Dieng Kala, Baaba Maal... Comme pour immortaliser cet intérêt artistique, les cinéastes Laurence Gavron et Angèle Diabang-Brener lui ont consacrée chacune un film documentaire. La griotte, attachée au président sénégalais, fascinait à plus d’un titre. « Elle seule pouvait interrompre les discours de Senghor pour entamer un chant de louange », indique Angèle Diabang au début de son film. Deux films sur un même personnage, ce n’est pas courant dans le milieu du septième art africain. Dans l’une de ses chroniques, le critique de cinéma Olivier Barlet estime d’ailleurs que le fait est assez rare pour ne pas être tenté de les rapprocher, non pas pour les jauger, mais pour tenter de saisir les enjeux des relations des deux réalisatrices à ce personnage mythique.
ENTRE LA FEMME ET LA DIVA
A la question de savoir d’où lui venait son inspiration, Yandé Codou Sène répondait tout de go : « Elle me vient la nuit, dans mon lit, ou alors face à l’océan. Je ne reprends pas le chant d’autrui. Dieu m’inspire dans mon sommeil ». C’est sur ce dialogue que Laurence Gavron ouvre son film. Les deux cinéastes se situent sur un terrain différent : alors qu’Angèle s’intéresse aux contradictions d’une femme à la fois forte et servante, Laurence explore son incarnation et sa transmission de la culture du Sine. Angèle cherche la femme, Laurence la diva. « Il est frappant de voir combien cette diversité d’approche d’une même personne, au même moment de sa vie, génère deux esthétiques différentes. Certaines scènes sont pourtant très semblables. Toutes deux s’accordent pour laisser résonner a capella la voix sublime de la cantatrice ou pour la montrer en majesté en concert sur la scène du Théâtre Sorano », remarque Olivier Barlet.
Dans leur documentaire, les deux réalisatrices la montrent également au musée Senghor de Joal. Il y a aussi ces images similaires de la diva qui les reçoit, assise sur son lit, à la même place. Mais alors qu’Angèle est présente à l’image en conservant son arrivée dans la cour, les salutations et les cadeaux d’usage, Laurence se concentre sur ce que la griotte dit de sa position envers Senghor : « Nous étions égaux ». A chacune son sujet : Angèle montre qu’elle fait cacher les cadeaux sous son oreiller en précisant que ses petits-fils sont des « petits filous », Laurence la laisse tisser son mythe. Un mythe que devra entretenir Aïda Mbaye, la fille de la regrettée cantatrice qui l’accompagnait sur scène, assurant les chœurs de cette remarquable polyphonie sérère que Yandé Codou Sène a rendue célèbre sur toutes les scènes du monde.
EL HADJI MASSIGA FAYE
Le SoleilCliquer pour voir la vidéo "Lees Waxul" avec Youssou N'Dour