Odile Tobner récapitule la folle chevauchée de ces cinquante dernières années. Elle rappelle l’histoire récente et sanguinaire des Etats africains. Que de crimes commis au nom du développement ! Des mots-clés reviennent sous sa plume, comme de funestes leitmotivs, qui ont rythmé la marche du continent : coup d’état, assassinat politique, massacre, trucage électoral. Bref, ‘pour la plupart de ces pays, le cinquantenaire de l’indépendance peut se résumer à 50 ans pour rien, sinon à un enfoncement dans la misère’, analyse celle qui fut l’épouse de Mongo Béti. La désillusion est à la mesure du grand gâchis qu’ont été pour l’Afrique ses cinq décennies d’indépendance.
Après l’euphorie des premiers instants de liberté, le réveil est brutal : ‘Nous avons longtemps rêvé des soleils des indépendances. Lorsque que ceux-ci se sont levés nous avons fermé les yeux tant la lumière nous éblouissait. En les rouvrant nous avons vu des états ressemblant à des ombres mouvantes gouvernées par des ogres dont l’appétit croissait au rythme de nos angoisses’, dixit l’écrivain Alain Mabanckou.
Après le constat d’échec, le moment est venu d’inventer des solutions. Il urge d’en finir avec ce que Makhily Gassama appelle ‘50 ans d’aventure ambiguë’. Encore, faudrait-il comprendre pourquoi sommes-nous à la traîne, avec des indices de développement calamiteux. Les contraintes historiques et naturelles n’excusent pas tout. Le mal du continent ne trouve-t-il sa racine dans l’inaptitude de ses élites à la gouvernance politique ? Du moins à inventer une gouvernance saine, tournée vers les besoins des populations.
Car le rapport avec l’ancien colonisateur reste déterminant dans la conduite des affaires publiques. ‘Dans la manière de fonder les rapports d’autorité, il y a en Afrique une manière spéciale de gouverner, qui prend appui sur le terreau colonial’, constate le philosophe Bonaventure Mvé-Ondo. Le refus de couper le cordon colonial explique d’ailleurs la survivance de réseaux mafieux, dont la tristement célèbre Françafrique. Et derrière le voile de la coopération, on écrase le leadership politique africain. L’expérience du Sénégal est édifiante. ‘Les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir se sont tous comportés en serviteurs loyaux du pacte colonial, plus préoccupés par la préservation de leur pouvoir que par les transformations et ruptures indispensables pour sortir leur pays de la dépendance et le sous-développement’, regrette Demba Moussa Dembélé.
L’absence de contrepoids a aussi favorisé de telles dérives. Bamba Sakho souligne la responsabilité d’une élite intellectuelle complice par cupidité ou conquise dans la configuration socio-économique actuelle du continent. Abdou Latif Coulibaly s’insurge contre une gouvernance fondée sur des mécanismes d’accaparement du bien public et d’appropriation privative des moyens et des ressources de l’Etat.
Toutes ces raisons font que Mvé-ondo pose comme préalable au développement : la déconstruction de la gouvernance en Afrique. Pour lui, la prééminence, à la fois de la famille et de l’ethnie du chef sur la conduite des affaires de l’Etat, a transformé la plupart des régimes africains en ‘ethnocratie’.
Le 21e siècle sera celui de l’Afrique
Les imaginaires sont aussi à déconstruire. Le sociolinguiste Musanji Ngalasso Mwatha invite à décoloniser les mentalités et le langage qui les porte. Rebâtir l’Afrique demande d’abord de décomplexer les anciens colonisés. L’écrivain Chamoiseau dit d’ailleurs : ‘Toute libération fondamentale passe par un changement fondamental des imaginaires.’ Le Nigérian Fabiola Irele parle, lui, de reconstruction. Il rappelle que l’idée d’une Afrique libre et sûre d’elle-même, telle que l’ont rêvée W.E.B Dubois et Kwamé Nkrumah, est encore pertinente. Pour se repositionner avec dignité, le continent doit faire entendre sa voix dans le monde par le biais de quelques-unes de se grandes langues ; c’est une ‘exigence légitime ’, soutient Ngalasso - Mwatha.
Des remèdes pour guérir l’Afrique ne manquent pas dans l’ouvrage. Sortir du cycle de la dette et de l’aide en est une. Le philosophe et écrivain béninois Stanislas Adotevi propose de déclarer la corruption comme ‘un crime passible des assises ’.
Malgré tout, Yash Tandon annonce que le 21e siècle sera celui de l’Afrique. A condition qu’elle sache rompre avec la pesante mentalité de ‘victime-mendiant’. Le chercheur ougandais fonde ses espoirs optimistes sur la jeunesse africaine : ‘Elle est le produit d’une nouvelle ère, celle de l’internet et des blogs, celle de l’innovation technologique.’
Ce bouquin ouvrage est un outil précieux pour comprendre l’Afrique contemporaine. Il est bien documenté et surtout bien écrit. Il est regrettable toutefois, qu’on puisse qualifier, sans précaution, de ‘coup d’état’ le conflit Dia-Senghor.
L’ouvrage est coordonné par Makhily Gassama, ancien ministre sénégalais de la Culture. Le même qui a été à l’origine de L’Afrique répond à Sarkozy, en réaction aux fameux discours de Dakar.
Espérons qu’il sera traduit dans les langues africaines. C’est en tout cas un livre à placer entre les mains de tous ceux que l’Afrique intéresse et… inquiète. Précision importante : les droits sont versés à la fondation Amilcar Cabral.
Abdou Rahmane MBENGUE 50 ans après, quelle indépendance pour l'Afrique Collectif sous la direction de Makhily Gassama, paru aux éditions Philippe Rey 640 pages 22,90 euros
Walf Fadjri